“WITCHES. HISTOIRES DE SORCIÈRES”, À L’ “ESPACE VANDERBORGHT”, À BRUXELLES, JUSQU’AU 16 JANVIER

 Nous sommes des petites filles de sorcières que vous n’avez pas pu brûler », écrivaient-elles en 1968, alors qu’elles descendaient dans la rue, en manifestant, pour revendiquer la libre disposition de leurs corps.

« Sorcières ! Tremblez, elles sont de retour … », lisons-nous en titre de l’introduction du catalogue.

Poursuivant, en page 16 : « Ni vaincues, ni soumises, … ni brûlée. Quand les sorcières renaissent de leurs cendres« .

File:Albert Joseph Pénot - Départ pour le Sabbat (1910).jpg
« Départ pour le Sabbat » (Albert Joseph Pénot/huile sur toile/1910) © « Alamy Stock »

« Renaître de leurs cendres », de fait, puisqu’ « à partir du XIIIè siècle, ce qui relevait de la superstition (et donc pardonnable) devint progressivement un crime. Dans un contexte plus large de crise politique et d’affirmation du pouvoir pontifical, l’Eglise inaugure un vaste projet de lutte contre les déviations de l’orthodoxie, c’est à dire les hérésies, en se dotant d’une institution spécifiquement dédiée à ce projet, l’Inquisition. Le transfert de la sorcellerie comme hérésie implique explicitement un pacte avec le diable et l’invocation des démons. Dans ce schéma, les sorcier.e.s encourent alors la condamnation au bûcher … » (catalogue, page 58)

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est sorcieres_19_otello_bucher.jpg
« Anneken Hendriks, brûlée sur la Place du Dam » (Jean Luyken /estampe/s.d.) © « Rijksmuseum »-Amsterdam

« Si la chasse aux sorcières ralentit puis s’arrête officiellement aux XVIIè siècle et XVIIIè siècles, leurs empreintes marquent indéniablement les imaginaires des générations à venir. Les Arts s’emparent des sorcières, les  représentent. Elles continuent ainsi de vivre, de peupler nos esprits. Elles sont représentées souvent vieilles et maléfiques sur les gravures, les photographies, dans le théâtre, la danse, l’opéra, les contes de fées ou encore la BD … » (catalogue, page 87).

Afficher l’image source

« Scène de Sorcellerie » (d’après David Teniers II/huile su toile/ca 1635) Collection privéePrésentée par l’ « ULB »à l’ « Espace Vanderborght » – sis à Bruxellesface aux « Galeries Saint-Hubert » -, l’exposition temporaire « Withches. Histoires de Sorcières », vaut, assurément, le détour, pour quelques jours encorejusqu’au dimanche 16 janvier.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est sorcieres_16_0tello_enluminure.jpg
Enluminure  (Jacob Fröhlich/gravure sur bois/1585) © « Zurich central Library »

Conçue par un comité scientifique multidisciplinaireen co-production avec la Ville de Bruxelles, cette exposition, présentée sur deux étages, rassemble plus de 400 œuvres et objets ethnographiques, issus des collections d’une cinquantaine de musées et galeries.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est sorcieres_21_otello_dialogue_et_chauves_souris.jpg
« Los Caprichos » (Francisco de Goya/gravure/1799) © « KBR »

« L’invisibilisation et la stigmatisation des femmes dans l’Histoire constituent le fil rouge de cette exposition, fruit du travail scientifique rigoureux de l’ ‘ULB’ et scénographiée avec soin par les étudiants de l’ ‘ENSAV – La Cambre’. La figure de  sorcière nous questionne sur le sort réservé aux femmes qui dérangent l’ordre établi, qui vivent en dehors des prescrits sociaux, … qui sont libres, tout simplement. Elle nous interpelle de manière frontale sur la place des femmes dans notre société patriarcale. Il n’est jamais trop tôt pour prendre conscience du chemin qui reste à parcourir pour parvenir à l’égalité femmes-hommes et à une justice de genre. Une véritable société démocratique, en somme. Longue vie aux sorcières ! », déclarait Delphine Houbaéchevine de la Culture et féministe assumée, à l’occasion de la visite de presse,

Corbeau, rat, chauve-souris, … © « Witches. Espace de Sorcières » © Photo : Eric Danhier/« ULB Culture »

Cette exposition vise à établir un dialogue entre les sorcières d’hier et d’aujourd’hui. Grâce à l’artaux archivesau  cinémaà la danseà la chansonà la BDaux marionnettesà la performance filmée et à un brin de magie, « Witches. Histoires de Sorcières » questionne la figure de la sorcière, en dessine la cartographie de son imaginairede sa représentation à travers les siècles et éprouve sa résonance actuelle.

« Hibou » (animal empaillé/s.d.) © « Mas »-Antwerpen

Parmi les artistes et écrivains exposés notons Evelyne Axell (1935-1972), Pierre Brueghel l’Ancien (vers 1525-1569), Francisco de Goya (José de Goya y Lucientes/1746-1828), James Ensor (1860-1949), Victor Hugo (1802-1885), Armand Rassenfosse (1862-1934), Félicien Rops (1833-1898), Jean-Claude Servais (°Liège/1956), David Teniers II (1610-1690), Antoine Wiertz (1805-1866), mais, également, nous trouvons des enluminures du Moyen Âge, des planches d’images d’Epinal, des marionnettestrois géants aux effigies de sorcières, des vidéos, un  corbeau empaillé, une grenouille dans du formol, une paire d’entraves, un chaudrondes archives de procès en sorcellerie, un montage d’extraits de films (réservés aux adultes), du matériel de voyantes, des  photographies, des BD que l’on peut compulser, …

Poupées d’Envoûtement, en Cire avec Aiguilles © « Mas »-Antwerpen

En page 118 du catalogue, nous lisons : « La figure de la sorcière focalise l’imaginaire cinématographique occidental dès l’invention de l’industrie du cinéma. Marqué par la culture foraine, ‘Chez la Sorcière’ (1901) est l’un des premiers courts métrages réalisés par Georges Méliès (1861-1938/ndlr), consacré à cette figure maléfique. Il adopte une iconographie souvent commune chez les illustrateurs européens pour représenter un personnage omniprésent dans les contes de fée de Charles Perrault (1628-1703/ndlr) et des frères Grimm (Jacob 1785-1863 & Wilhlem 1786-1859/ndlr). Vieille, rabougrie, armée d’un bâton, coiffée d’un châle ou d’un chapeau à large bord et en guenilles sombres. Premier grand film d’animation mettant en scène une sorcière, le conte ‘Blanche Neige et les sept Nains’ (1937) de Walt Disney (1901-1966/ndlr) universalise le stéréotype»

Afficher l’image source
« L’Incantation » (F. Rops/1875-1878/aquarelle, gouache, crayon de couleur & encre de chine) © Province de Namur

Si un certain nombre de gravures et peintures de l’artiste plasticien namurois Félicien Rops – dont « L’ Incantation », prêtée par le « Musée provincial Félicien Rops » – sont exposées, nous notons que le cinéaste Thierry Zeno  Namur/1950) est cité, pour avoir réalisé le film « Les Muses sataniques » (1983), inspiré de l’oeuvre de Rops.

« La petite Sorcière » (Félicien Rops/gravure/s.d.) © « KBR »

Dans un genre fort différent, les 254 épisodes télévisés de 25′ de « Ma Sorcière bien aimée » sont cités, cette  amusante sorcièreSamantha (Elisabeth Montgomery), nous changeant totalement de le représentation habituelle des sorcières.

« Ma Sorcière bien aimée » (hors expo) © « ABC »

Toujours dans le registre de l’amusement – outre l’exposition d’un jeu de l’oie original et de marionnettes prêtées par le  « Musée des Arts de la Marionnette » de Tournai, -, une petite section est consacrée à la place des sorcières dans  nos carnavals européens, comme, à Vielsamune Ville réputée pour son « Sabbat des Macrales ».

Afficher l’image source
A Vielsam, un Ville réputée pour son « Sabbat des Macrales » (hors expo)

Selon la tradition, notons que leurs balais servent à chasser symboliquement l’hiver et les démons, leur présence ne pouvant être que bénéfique, puisqu’au Moyen-Âgeleur fonction initiale était de guérir, comme nous le précise le  catalogueen page 126. Néanmoins, quelques lignes plus loin, nous lisons : « Les sorcières dans les carnavals peuvent également être associées aux forces démoniaques et néfastes … (Leur) personnage est alors affublé de toutes les fautes de la communauté, jugé et condamné à mort … »

Attaque démoniaque-Etude clinique sur l’Hystéro-Epilepsie (Paul Richer/1885) © « Bibliothèque inter-universitaire de la Santé » (Paris)

Moins amusante que l’ambiance des carnavals, au second étage, nous sommes mis dans celle d’un monde de démence, avec la copie d’une eau-forte de Paul Marie Louis Pierre Richer (1849-1933), anatomistehistorien de la médecineillustrateur, neurologue et sculpteur françaisélève de l’académicien, neurologue français Jean-Martin Charcot (1825-1893), découvreur d’une maladie neurodégénérativeà laquelle nom, « maladie de Charcot »a été donné dans la littérature médicale francophone.

© « Witches. Histoires de Sorcières » © Photo : Eric Danhier/« ULB Culture »

En 1881, Paul Richer publia ses « Etudes cliniques sur l’Hystéro-Epilepsie ou grande Hystérie », une maladie causée par le stress et diagnostiquée spécifiquement chez les femmes, ce qu’il illustra, en 1885, par une eau-forte, illustrant une crise mixte hystéro-épileptique, avec révulsion oculaireprotrusion de la langue et posture dystonique  asymétriquemettant en scène un aspect démoniaque sexualisé.

« Scène de Sorcelerie » (d’après D. Teniers II/huile sur toile/ca 1635) Coll. privée

Un autre médecingermano-suisse – dont le nom est cité, en 1965, dans la série télévisuelle française « Belphégor ou le Fantôme du Louvre », également astrologueastronomechimiste, écrivainnaturalistepharmacien philosophe et théologien -, Paracelse (ou  Paracelsus/né Philippus Theophrastus Aureolus Bombast von Hohenheim/1493-1541), écrivit, ce qui n’engageait que lui : « rien n’irrite plus un homme qu’une femme qui danse », … cette citation n’ayant pas n’empêché nombre de  médecins humanistes de reconnaître l’intérêt de nombreux remèdes paracelsiens issus du monde minéral, à condition qu’ils soient préparés par des procédures chimiques, prouvant que beaucoup de maladies mentales peuvent être traitées avec des remèdes spécifiques.

« Achter’ eten » (Eric De Volder/tech. mixte/2003 © « Dr. Guislain Museum Museum »-Gent

Ainsi, en page 80 du catalogue, nous lisons, ce que certains pensaient au XVIIè siècle : « Femme et mouvement sont associés dans la négativité. Les qualités de mouvement exigées pour la femme par les traités de danse et de bienséance … sont la modestie, la mesure, la gravité et la retenue, signes extérieurs de la vertu intérieure, selon les règles disciplinaires d’origine monastique … Au contraire le mouvement excessif, décomposé, convulsif et incontrôlé est symptôme du prévaloir de la nature animale, et est souvent associé à une forme spécifique de folie féminine … Selon Platon (428/427 – 348-347 avant notre ère/ndlr) l’utérus (du grec ancien ‘hustera’, racine d’hystérie) est un animal qui a une vie autonome à l’intérieur du corps féminin et qui se nourrit de l’assouvissement sexuel … »

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est sorcieres_22_otello_gravure_2.jpg
« Les Sorcières » (Hans Baldung/gravure/1510) © « Staatliche Kunsthalle Karlsruhe »

Aussi, bien davantage que d’évoquer les sorcières de toutes époques, cette exposition démontre le combat que, même dans nos pays occidentaux, les femmes ont dû – et doivent toujours – menerpour être reconnues comme étant égales aux hommes, ne fut-ce que sur le plan salarial, sans oublier la fin des violences sexuelles et conjugales, alors que, dans certains pays, il est toujours besoin de revendiquer le droit à l’avortement, de pouvoir disposer librement de son corps, pourquoi pas entre femmes, 

Manifestation pour les Droits des Femmes

A noter que si nous voulons lire tous les textes et regarder toutes les vidéos, nous pouvons planifier au minimum trois heures, pour découvrir l’ensemble de cette intéressante exposition. Aussi, afin d’approfondir le sujet, il est vivement conseillé d’acheter le catalogueabondamment illustré, proposé au prix abordable de 24€.

Image de recherche visuelle

« Les Amies II » (Evelyne Axell/émail & spray sur plexiglas/1969) © « Collection Philippe Axell »Ouverture : jusqu’au dimanche 16 janvier, du mercredi au lundi, de 10 à 18h. Prix d’entrée : 12€ (9€, pour les seniors / 8€, pour les étudiants / 30€, pour un pack famille, composé de deux adultes et de deux jeunes). Préventes :  http://www.visitbrussels.beCatalogue (Ed. de l’ « Université de Bruxelles »/18 auteurs/broché/208 p.) : 24€.  Obligation sanitaire : port d’un masque buccal (dès 06 ans).

Yves Calbert.